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“Sacrées Poupées”

par Pascal Neveux, FRAC Alsace

La dernière décennie a vu apparaître un grand nombre de pratiques artistiques dont le propre serait de se servir du contexte de l'exposition pour multiplier les activités sociales. Se réunir, discuter, se détendre, manger, boire un verre, jouer au baby-foot, autant d'activités qui en quelques années ont été promues au rang de formes artistiques légitimes, que l'on qualifie «d'esthétique relationnelle (1)». Paradoxalement cette esthétique relationnelle ne donnerait au spectateur/acteur qu'un rôle superficiel et éphémère, de l'ordre de la fiction de réalité.

Faut-il en déduire que ces interventions sont en fait des décors dans lesquels certains types de comportements sont appelés non seulement à se manifester mais également à se théâtraliser ?

Plus que jamais, l'homme, selon Pascal, prisonnier de «sa condition faible et mortelle» cherche l'éblouissement dans «le divertissement et l'occupation du dehors», confondant toujours plus réalité et faux-semblants. Cette recherche personnelle procède d'ailleurs plus d'une fuite en avant que d'une véritable démarche réflexive sur notre propre individualité.

Dans ce contexte artistique, le travail de Flore Sigrist se démarque fortement, tant il apparaît profondément sincère, dénué de tout artifice, de faux-semblant, sans «paillettes», dans une quête méthodique de l'Autre et par conséquent de nous-mêmes. Cet univers artistique peuplé de peintures et de Barbie® nous renvoie à nos souvenirs les plus intimes, à nos zones d'ombres les plus refoulées,  telle une aventure de la révélation, de l'effet de miroir.

Une production artistique que Flore Sigrist développe dans une attitude esthétique et introspective de par sa régularité, son caractère obsessionnel, dont «l'autre» serait le thème de prédilection, à la fois sujet et objet d'une réflexion sur la corporalité qui constituerait aussi bien un instrument de communication qu'un rempart interrogeant le corps comme un territoire à découvrir, à redécouvrir, sous un angle extrêmement violent mais salutaire.

La découverte de cette panoplie de Barbie® projette le spectateur dans un face à face troublant, parfois douloureux, avec sa propre histoire, ses phobies et ses fantasmes. Le glamour s'allie au mystique dans ces travaux mais il se marie aussi à l'humour. Avec ses Barbie®, Flore Sigrist aborde les exigences de beauté idéale que l'on peut s'imposer. Leur mise en scène tourne en dérision ce mythe de la beauté incarné par ces effigies féminines, érigées au rang d'icônes et d'objets cultuels de nos sociétés de consommation, ainsi que l'attachement tenace à cette imposture dont nous ne sommes pourtant pas dupes.

Les Barbie® de Flore Sigrist perpétuent cet asservissement masochiste à cet idéal de beauté mais se dotent d'une autocritique aussi cynique que salvatrice. Cet ensemble de Barbie® recèle une joyeuse insolence, poussée à l'extrême par une violence rare : corps mutilés, nus, écorchés sans visages, démembrés, démantelés, suspendus, liés, violentés, enfermés, plongés dans des bains de peinture que l'on imagine volontiers bouillonnants, le tout dans un univers de couleurs suaves et surannées.

Il y a chez Flore Sigrist une violence latente aussi bien dans ses peintures que dans cette si particulière relation aux Barbie®. Cet acharnement à s'attaquer au corps humain et plus précisément féminin illustre bien cette propension omniprésente à mettre en avant la figure du martyr, Barbie® en l'occurrence, héroïne béate et rédemptrice de toutes les souffrances.

On constatera que les nuances individuelles, les différences psychologiques sont inexistantes. Ces Barbie® passées, à la manière d'un exutoire, entre les mains de Flore Sigrist ne se distinguent finalement que par les contorsions violentes orchestrées par l'artiste.
Nous sommes très proches des récits recueillis par Jacques de Voragine (2) dans sa célèbre et tumultueuse «Légende Dorée» écrite avant 1264 qui rend compte du martyr des saints avec une précision infinie, parfois macabre, parfois totalement irréelle, voire surréaliste. La lecture de la «Légende Dorée» nous plonge dans un univers à la fois horrifiant et merveilleux, où l'imaginaire, le spectaculaire, le surnaturel l'emportent souvent sur le rationnel. Cette compilation de contes édifiants ou de récits rocambolesques nous charme aussi par sa désuétude et la candeur de certaines scènes, qui ne sont pas sans rappeler les faits divers qui foisonnent dans la presse quotidienne et plus particulièrement dans la presse dite «people». Les disparitions de Lady Diana, Evita Peron, Mère Teresa, Marylin Monroe, Jean Paul II sont autant de symboles de la médiatisation des affects.

Nos dieux tutélaires appartiennent dorénavant à notre environnement médiatique quotidien, dans une société de consommation surmédiatisée. Nous vivons aujourd'hui au sein d'un village global, où nos héros, nos martyrs appartiennent au monde de la consommation. Nous assistons au spectacle d'une hypocrisie de l'affliction, mise en scène par une société nécrophage, un système assassin qui invente ses propres scénarii, où émotions et angoisses sont télécommandées. L'idolâtrie des Barbie® en est un témoignage à l'échelle planétaire  ! Incarnant à la perfection le rêve américain, Barbie® est devenue internationale : depuis sa création en 1959, plus de 750 millions d'exemplaires ont été vendus dans le monde, et aujourd'hui deux Barbie® sont achetées toutes les secondes. Un extraordinaire phénomène commercial et social. Barbie® a conquis l'univers des enfants et des adultes. Son histoire se mêle à la nôtre, évoluant avec la mode mais également avec les mentalités, au gré des grands courants culturels et sociaux. Poupée, objet d'art ou symbole, Barbie® d'une génération à l'autre, est entrée dans la légende. Elle recrée autour d'elle un univers de splendeur intact, inviolé, bien loin des névroses qui tourmentent les « vrais adultes ». C'est cet état de pureté qui fait des Barbie® un territoire d'expérimentation artistique d'une incroyable richesse et fertilité. Nous verrons en effet que Flore Sigrist conduit ces poupées dans de nouvelles aventures bien éloignées de celles proposées par Mattel.

Le recours à des petits récits personnels dans le champ de la création artistique est par ailleurs, contemporain d'une nouvelle procédure de la recherche historique : la micro-histoire (3). Mise en pratique depuis une vingtaine d'années, cette discipline s'attache à décrire des histoires individuelles pour mieux comprendre l'Histoire et surtout pour continuer à l'écrire, une véritable procédure d'exploration de vies minuscules, de ce qui met l'individu en question et l'affecte dans sa relation au monde et dans la perception de sa propre personnalité, de son intimité physique et psychique, de ces incidents, accidents et agressions qui viennent bouleverser son statut ou encore la conscience d'une différence, d'une marginalisation, du «hors-norme», du handicap au simple trouble du comportement, du réel dysfonctionnement mental à la simple pulsion, tout ce qui ressort du mal-être ou de l'inquiétude identitaire, tout ce qui procèderait de l'ordre de la dissemblance.

Cette artiste aime à marier les contraires avec une habileté déroutante et fascinante. Elle se joue, entre innocence, fantasmes et provocation, de l'ambiguïté dans laquelle le spectateur est plongé face à ses œuvres, qui, immanquablement, nous renvoient à notre propre histoire.

Flore Sigrist peint, dessine, installe, manipule, vit dans un univers où se mêlent des expériences esthétiques, des histoires privées, individuelles, intimes, sans voyeurisme, qui s'inscrivent davantage dans une démarche dialectique de l'intime et du face à face : «Le corps laisse des traces partout».

Ces travaux expriment un puissant sentiment d'empathie et de respect envers des individus avec lesquels l'artiste tisse une véritable relation de confiance. Qu'elle réside dans la densité psychologique, dans la singularité d'une attitude ou dans la complexité des liens affectifs que l'artiste révèle, l'émotion du vivant est résolument présente.

Cette pratique artistique régulière, quotidienne, de l'ordre de l'urgence, dans une économie de moyens redoutable d'efficacité, atteint une dimension universelle qui, dans la mise en jeu du corps et dans l'expression brutale d'un sentiment ou d'une sensation, est d'une extrême violence à la fois physique et psychologique.

Il en serait de l'utilisation de ces Barbie® et de la peinture en général comme d'une arme, d'un outil privilégié pour la défense et surtout l'illustration d'un questionnement existentiel, personnel, chargé de souvenirs et de vestiges de l'enfance.
Attirance-répulsion, séduction-rejet, Flore Sigrist ne cède jamais à la facilité ou à l'illustration. Son travail est sans complaisance, fascine et déroute le spectateur peu habitué à être confronté à un face à face violent, au sens de «densité», «d'énergie».

Delacroix écrivait déjà dans son journal qu'un tableau réussi «condensait» momentanément une émotion que le regard du spectateur se devait de faire revivre et évoluer. Il y a dans le travail de Flore Sigrist une économie essentielle, qui organise un espace visuel qui laisse au spectateur, lui-même acteur de sa présence, la liberté entière d'interpréter, de penser, de voir. Très récemment Jean-Luc Godard expliquait «qu'il fallait être deux pour une image», un postulat que Flore Sigrist ne pourrait aujourd'hui démentir.

1 - Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Dijon, les Presses du Réel, 1998
2 - «Une Légende à suivre», Le Crédac, commissariat Pascal Neveux
3 - Jacques Revel, «Jeux d'échelle, la micro-analyse à l'expérience, Hautes Etudes, Gallimard, Paris, 1996